Rugir

Considérations sur le courage.

PAR VÉRONIQUE CHAGNON

Le lion mâle dort en moyenne 15 heures sur 24. Petite, au zoo, j’avais toujours terriblement hâte d’arriver à l’enclos du roi de la jungle, que je trouvais systématiquement en train de dormir (le Zoo de Granby était souvent la seule activité extradomiciliaire des vacances, que je passais à lire les polars de ma mère sous l’érable au fond du terrain—je crois qu’à 14 ans j’avais lu tout Michael Connelly—quand je ne faisais pas de gardiennage). 

Sa propension à se prélasser n’empêche pas le lion d’être un animal spectaculaire. On le voit exhibant ses grandes dents jaunes (souvent pour bâiller…), se déployer dans des sprints gracieux et puissants, la crinière ondulant au ralenti dans le soleil couchant. Dans l’imaginaire collectif, il est associé au leadership et au courage—il figure d’ailleurs sur plusieurs armoiries, et Disney a visé dans le mille avec son film sur la quête d’un lionceau au cœur d’or. 

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Il y a déjà quelques années, moi qui avais toujours bien dormi la nuit, j’ai commencé à ne plus pouvoir fermer l’œil. J’ai pris de la mélatonine en gouttes, en capsules, en gummies. J’ai fermé les écrans une heure avant l’heure de tombée. J’ai fait du yin yoga. Mais, nuit après nuit, je roulais dans mon lit en soupirant.

Je venais alors d’accepter un poste de gestionnaire dans une boîte que je connaissais bien et où j’avais connu de belles années professionnelles avant de la quitter pour d’autres cieux. Ce nouveau poste constituait un retour à mes «anciennes amours», et j’allais découvrir que, justement, cette expression à propos de nos coups de cœur antérieurs était en fait à prendre à la lettre: dans «anciennes amours», le mot clé, c’est anciennes

J’étais complètement paniquée. Rien, dans l’idée que je m’étais faite de ce à quoi allait ressembler ce grand bond dans ma carrière ne se passait comme prévu. Je n’étais plus capable, ou n’avais plus envie, l’un étant souvent le corollaire de l’autre, de suivre le rythme qu’imposait ce poste dans un média quotidien.

Au bout de quelques mois, ma moyenne s’était améliorée: j’estimais désormais qu’avec trois ou quatre nuits de sommeil par semaine, j’arrivais à fonctionner. Se contenter d’«arriver à fonctionner» est certainement le raccourci le plus sûr vers le burnout. Mais, dans mon esprit, quitter ce poste après si peu de temps était comme reconnaître que j’avais pris une bouchée trop grosse pour moi, qu’on m’avait surestimée. Pire encore, j’abandonnais mon équipe déjà secouée par le changement. Dans mon esprit, quitter ce poste après si peu de temps était une lâcheté.

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Si le lion dort 15 heures par jour, c’est qu’il peut se le permettre: les animaux au sommet de la chaîne alimentaire ne craignent pas d’être dévorés pendant leur sommeil. La girafe, elle, s’en tient à deux heures hachurées par jour et, souvent, elle dort debout. 

Nous pouvons nous raconter collectivement que le courage est de bomber le torse et faire des démonstrations de force, mais ce serait nous mentir. Dans les faits, le lion n’a pas besoin d’être courageux puisqu’il n’est pas vulnérable. 

Dans les cartes du ciel de Donald Trump et de Kamala Harris, la planète Mars est dans le signe du Lion. Mars le guerrier, Mars le leader. Mars l’entrepreneur. Mars le violent, le tranchant, l’intempestif, le colérique. Mars le déterminé. Ces deux personnages radicalement différents nous montrent de manière éclatante qu’il n’y a pas qu’une seule facette aux archétypes complexes qui composent notre psyché. Et que nous sommes trop souvent attiré·e·s par leur version la plus flamboyante.

Le lion n’est pourtant pas un guerrier surexcité qui tire dans tous les sens. C’est un animal solaire qui est régalien parce qu’il se contente d’être.

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Un bon matin, épuisée après une énième nuit éveillée, je me suis demandé ce qui me faisait réellement le plus peur: rester et remplir ma mission malgré les difficultés comme je l’avais toujours fait, ou quitter ce poste dont je ne voulais au fond pas, et ainsi donner l’impression que je n’étais pas à la hauteur et entacher mon parcours sans faute? 

Règle générale, la voie la plus courageuse est celle qui exige qu’on fasse les choses d’une manière différente de celle dont on les a toujours faites; c’est la voie dont on ne peut garantir le résultat. Il s’agit d’entrer en contact avec la partie de nous qui est toujours souveraine même quand on se sent girafe. Tout particulièrement quand on se sent girafe. 

En ces temps incertains, peut-être faut-il s’entraîner à dormir debout tout en ne perdant pas de vue notre lion intérieur. C’est de lui que viendra, au moment opportun, le rugissement qui chassera nos démons. Et qui rameutera la horde.

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