Antispectaculaire

Considérations sur le changement.

PAR VÉRONIQUE CHAGNON

Cette année, j’ai fait un rite ayurvédique de transition vers l’automne qui impliquait de manger seulement des aliments chauds et hyper faciles à digérer pendant trois semaines. Je ne pensais pas que ce serait si difficile.

Face à l’austérité de mes infusions au gingembre, de mes bols de soupe et de lentilles basiques, toutes mes nostalgies d’être la fille que j’étais avant—avant ma dépression, avant de quitter ma carrière dans les médias, avant mon «éveil spirituel», avant mon coming out spirituel, avant—sont remontées à la surface. Une partie de moi voulait pouvoir rentrer dans son ancienne peau. Au stade où j’en suis, il n’en reste pourtant que des poussières. Le fantôme d’une identité que je devais peler pour pouvoir grandir. Comme les scorpions.

Environ six fois dans leur vie, les scorpions doivent se débarrasser de leur exosquelette devenu trop étroit pour accommoder leur corps en croissance. Pendant cette période de transformation intense, ils peuvent perdre leur appétit, se retirer dans un coin sombre et demeurer complètement immobiles durant des jours, voire des semaines. Une fois enclenchée, la mue peut prendre dix heures, voire plus. 

Il peut arriver qu’un scorpion reste pris dans son vieil exosquelette. Sur un forum de propriétaires d'arachnides de compagnie, un usager qui se présente sous le pseudonyme «animalmad» appelle à l’aide: sa femelle scorpion est prise dans sa peau depuis plus de 24 heures. Les autres usagers accourent à la rescousse.

On lui recommande de hausser le niveau d’humidité (il lui faut 80% ou plus) et de ne pas tirer sur la peau, ou encore de tirer sur la peau mais par la queue seulement, de ne toucher à rien et d’attendre, de procéder à une amputation («Scorpion19981000» détaille la procédure pour sectionner le métasome: il faut de la glycérine, une blacklight, une pince à sourcils, un scalpel ou un exacto ou des ciseaux à ongles, de la fécule de maïs…). «Tongue Flicker», qui a une vipère jaune vif comme photo de profil, avance que son scorpion a déjà mis quatre jours à se débarrasser de sa peau, et qu’il vaudrait mieux ne pas risquer d’empirer la situation et faire plutôt confiance au fait que, depuis des millions d’années, les scorpions muent en général sans problème. «Animalmad» décide d’intervenir, armé d’un coton-tige et d’huile pour bébé. Malgré ses efforts, un morceau accroché à la queue refuse de tomber. L’heure est à la prière. 


Accoucher d’une nouvelle version de soi peut mal tourner. Mais en a-t-on vraiment le choix?

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Dans la mythologie gréco-romaine, Pluton (qu’on retrouve aussi sous le nom grec d’Hadès) est le dieu des Enfers. Tandis que toutes les autres divinités siègent sur l’Olympe, Pluton a plutôt choisi de rester dans le monde d’en bas. Depuis son trône du sous-monde, il voit tout ce qu’on enfouit. On l’associe au cycle continu de la vie et de la mort, au pouvoir, à l’inconscient, aux tabous, aux bestioles souvent peu ragoûtantes qui fréquentent les zones basses—sa cour est celle de l’ombre, elle sent le souffre et la suie. Symboliquement, Pluton intervient pour nous forcer à faire un tour dans nos caves les plus sombres, et à prendre conscience des créatures qui les peuplent.


En astrologie moderne, la planète (ou enfin, la planète naine) Pluton gouverne le signe du Scorpion. «Depuis 2008, Pluton a commencé à mettre en lumière les failles des structures de pouvoir traditionnelles», résume Vanessa DL, certainement l’astrologue la plus connue au Québec, dans un épisode de son balado Résonance particulièrement éclairant quant aux questions soulevées par le transit de Pluton dans le signe du Capricorne. À l’occasion de la parade de clôture (Pluton quittera pour de bon le Capricorne le 19 novembre prochain et ne sera pas de retour avant environ 230 ans), les astrologues que je suis sur les réseaux sociaux multiplient les balados et autres publications en forme de bilans. 

L’archétype du Capricorne est celui du bâtisseur. C’est le patriarche du zodiaque, le conservateur, le financier amateur de systèmes bien huilés et de dur labeur. Gouverné par l’austère Saturne, il est le vieux bouc qui a élu domicile au sommet de la montagne désertique. De là-haut, il organise le monde.

En Capricorne, Pluton (la planète/le dieu/le symbole) éclaire la manière dont les systèmes saturniens que nous érigeons finissent par nous oppresser. Depuis 2008, il nous a montré la brutalité du système économique (la Grande Récession a été son cadeau de bienvenue aux milliers de ménages qui y ont perdu leur maison et leur retraite tandis que les fonds publics volaient à la rescousse des banques); les ravages de ce que nous avons commencé à appeler la culture du viol (le chapitre #moiaussi culmine actuellement dans le feu d’artifice du procès Mazan, concentré de cruauté qui a pour figure de proue la guerrière survivante Gisèle Pélicot); les relents ploutocrates de la démocratie américaine (en 2017, un milliardaire destructeur est devenu président des États-Unis, et il pourrait l’être de nouveau après le 5 novembre). Collectivement, nous avons également appris à reconnaître et à nommer les «violences systémiques».

La constellation du Capricorne et les thèmes qui y sont reliés ont actuellement les allures d’une scène de crime. Nous nous réveillons avec un nouveau vocabulaire parmi les ruines. 

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Je demande au tarot qui j’étais, avant. Je pige le Roi de Deniers. Sur le trône opulent où le roi contemple sa pièce d’or géante, on repère deux têtes de boucs. Au loin, son royaume, son château. Le Roi de Derniers, c’était moi. J’ai été une personne bien adaptée à une certaine version du succès—responsabilité, structure, ambition, effort, récompense. Je fixe la carte de tarot, qui me nargue. Dans l’illustration de l’édition Smith-Waite, une tache noire sur une des tours du château ressemble à un effondrement.


En un peu plus de dix ans, j’ai eu le temps de grimper rapidement les échelons dans ma carrière, et de tomber à pic de l’autre côté du podium après une dépression. Me voici en train d’écrire un essai inspiré d’une planète qui n’en est même plus vraiment une après avoir préparé une lasagne un mardi après-midi. La dégringolade est totale. Mais la lasagne est délicieuse. 

Il se trouve que j’écris ceci alors que je devrais plutôt être en train de faire des recherches de subventions pour la rénovation des fondations de ma maison, comme je l’ai promis à mon chum. Nous savions que ce jour viendrait—ça fait huit ans que nous aurions dû faire imperméabiliser deux murs, mais nous ne l’avons pas fait, et le béton un peu mauvais à la base a continué de se détériorer. Entre-temps, la cave est aussi devenue dépositaire de tout ce que nous ne voulions ni voir ni gérer. Le bordel a fini par avaler les contours des objets pour prendre, dirait-on, une vie propre. 

Nous refermions la porte derrière nous avec un arrière-goût de découragement et de culpabilité qui nous a longtemps tenu·e·s dans l’immobilité jusqu’à ce que nous soyons forcé·e·s de faire visiter la cave à des étrangers pour recevoir des soumissions pour les travaux. Un matin d’été, après un café particulièrement fort, nous avons commencé le tri des objets morts. Nous avons classé, donné, mais surtout jeté photos et papiers ondulés, tuques ramenées d’un voyage de jeunesse, vieux clous, fils d’alimentation orphelins, jouets périmés et autres cochonneries dont il nous était désormais impossible de retracer l’origine. La mythologie populaire veut que ce soit en creusant qu’on trouve les trésors—nous avons déterré une mijoteuse flambant neuve encore dans sa boîte, mais, surtout, de la poussière, des toiles d’araignées et des reliques de nos anciennes vies. 


Les deux humain·e·s qui ont vidé cette cave ne sont pas les mêmes que ceux qui l’ont remplie. Entre le moment où j’ai abandonné mes boîtes dans le sous-sol et celui-ci, je suis devenue, entre autres, une personne très intéressée par l’astrologie. Entre le moment où j’ai abandonné mes boîtes dans le sous-sol et celui-ci, Pluton a parcouru les 10 derniers degrés de la constellation du Capricorne, emportant avec lui ma carrière en journalisme, ma certitude d’être une femme ambitieuse et indépendante née pour être gestionnaire, des dizaines de nuits de sommeil, et, par moment, ma joie de vivre et une part significative de ma confiance en moi. 


Je veux dire: à qui la faute sinon à Pluton?


Je demande au tarot qui je suis devenue, et je pige l’Hermite. La carte de la crise, de la quête spirituelle, du détachement matériel. L’Hermite marche à reculons et éclaire de sa lampe le chemin parcouru. Pour lui-même, pour les autres. L’Hermite est le renoncement permanent, la soumission au travail de sa conscience. Reculer dans le noir, ce n’est même pas avancer à tâtons; c’est retourner à l’origine, peut-être, à un chemin qu’une partie de nous connaît d’instinct, peut-être. C’est naître à l’envers.


Heureusement pour moi, je ne suis pas restée prise dans mon ancienne peau—enfin, je pense—, mais mon nouvel exosquelette n’est pas encore solidifié. Et ce petit corps vulnérable et exposé me fait parfois m’ennuyer de mes anciennes certitudes. 

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Muer est une expérience profondément intense, inconfortable, mais également jouissive. C’est un de ces moments cathartiques qui nous font sentir vivant·e·s, qui nous ramènent à l’origine de notre pulsion vitale, au grand devenir qui anime notre incarnation—partir en arrêt de travail pour dépression, quitter son emploi, publier un livre, faire une sorte de coming out… Dans un webinaire sur Pluton, l’astrologue américaine Sabrina Monarch rappelle le côté addictif des initiations plutoniennes, qu’elle nomme les «peak experiences», ou «expériences culminantes»: «Parce qu’elle est attirée par les [moments charnières], notre âme reste parfois attachée à ces expériences culminantes, qu’elles soient positives ou négatives.» Les moments plutoniens sont des hits pour les junkies de l’expérience humaine. 


Comme société, nous ne sommes pas épargné·e·s par la dépendance aux expériences culminantes. À droite, au centre et à gauche, les politicien·ne·s nous promettent régulièrement des mises à terre et des recommencements, et nous aimons penser que c’est une bonne chose. Nous n’élisons pas les gens qui promettent seulement de faire de leur mieux, jour après jour. La table rase ou le grand projet nous donne l’impression d’avancer: l’illusion d’enfin contrôler notre devenir collectif. Notre obsession pour les récits post-apocalyptiques est un des symptômes de notre dépendance—nous voudrions tant être délivré·e·s de nous-mêmes par une force extérieure.

Or, si les initiations plutoniennes sont nécessaires, cathartiques et énergisantes, les enchaîner comme des poules sans tête nous empêche de bâtir quoi que ce soit. Les enchaîner a pour effet de nous maintenir dans des cycles de morts permanents en nous désintéressant des choses dès que le rush d’hormones est passé. On mesure rarement l’ampleur de ce que ces moments cathartiques exigent ensuite de nous. 


La vraie médecine de Pluton comme symbole est de nous connecter à notre force intérieure: en brisant le mur de nos illusions, le roi des Enfers nous demande de regarder nos démons dans le blanc des yeux et d’apprendre à cohabiter avec eux. Pour intégrer sa leçon, nous avons besoin de développer notre tolérance aux espaces liminaux qui suivent les expériences culminantes—ne pas les fuir, ne pas chercher à les accélérer ni à les figer. Laisser le temps à la mue de s’achever. Laisser le temps au nouvel exosquelette de durcir. Et mettre un pied devant l’autre.


Le no man’s land qui succède à un cycle condensé de mort et de renaissance est inconfortable. Peut-être encore plus que la mue elle-même. Il s’apparente à la première année après la naissance d’un bébé. Dans cet espace-temps en marge du monde, reclus·e dans nos quartiers, il faut tout apprendre et désapprendre, tout faire et puis défaire, tout recommencer toutes les trois heures. C’est une latence, une guérison, une brèche temporelle où l’on travaille plus fort que jamais avec l’impression qu’aucun de nos efforts ne paie très longtemps. Dans cet espace, on est forcé·e·s de faire la paix avec ce que la mue a créé dans notre vie—avec ce qu’elle lui a retiré (à commencer par la naïveté), avec ce qu’elle lui a donné dont on doit apprendre à s’occuper. C’est dans cet espace, de manière totalement antispectaculaire, que le vrai changement prend forme.

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Sur le forum des propriétaires de scorpions, cinq jours après son appel à l’aide, «animalmad» nous apprend le décès de sa bête. On ne saura jamais si elle est morte d’être restée coincée dans sa vieille peau, ou si c’est l’intervention précoce de son maître bien intentionné qui l’a tuée.

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